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ARTISTE ?

Mémoire 4 memoire4

Toujours la même question. Récurrente.
Artiste, c'est quoi au juste ?
Un état d'âme, d'esprit, d'être, de faire ?

Un titre que l'on s'accorde à soi même
Que les autres vous donnent ?
Ou l'acquittement de charges sociales, comme preuve incontestable.

Est-ce l' inadaptation qui fait l'artiste. Une inadaptation que l'on transforme.
Ou plus prosaïquement vivre de ce que l'on crée ?
Un fait qui, s'il allait de lui même, ne me poserait aucune question subsidiaire.
Mais voilà…

Est-ce que tout ce que façonne un artiste est de l'art
Et donc il est artiste.
Comme on explique l'eau par l'eau dans un proverbe égyptien

Quand je fais " L'ivre " est-ce que je fais de l'art
Ou juste n'importe quoi pour occuper mon temps d'être ?
Serait-ce une simple réponse au vide. Par défaut.
L'artiste remplirait-il son vide d'art, en lieu et place d'autre chose.
Ou se mettrait-il en état de vide pour créer.

Mais certains savent remplir leur vide d'être, leur vie, d'art et d'autre chose. Moi, pas. Je sais pas : les enfants, les hommes, une maison, la vaisselle . Je sais pas. J'aimerais. Là est mon manque d'être. Comme ma cousine qui peint des phares et des moutons, travaille et a réussi à élever 3 enfants et aimer son mari et a toujours le rouge à lèvres au bon endroit et qui , plus est, est sympathique. Moi je ne sais que vivre le magma, au jour le jour, en essayant de lui donner vaguement un ordre comme maintenant en écrivant. Je patauge quoi !

Equilibre equilibre

Je ne sais qu'être à part. Alors il faut que je fasse à partir de cette part. A partir de mes limites et de mes impossibles. Apprendre à réussir de la non-réussite. Sans rancœur. Savoir faire du brouillon, du brouilli, du brouillage de la vie quelque chose. Malgré.
Montrer le brouillé, le raté.

Quand je lis des écrits d'artiste (des grands justement), l'impression qu'eux seuls disent quelque chose. Parlent.
Exprimer l'irrationnel de la pensée, ou son immatérialité. L'inutilité absolue qui rejoint le cœur des choses. Leur fracture.

Quand Arp écrit : " J'aime calculer lentement mais faux " je me sens la sœur de lait de cet homme.
Sonder la réalité jusqu'à la tordre, en faire des nœuds, des plats, et des aberrations.
Poser les questions que personne ne se pose en essayant d'y apporter des réponses broussailleuses qui n'intéressent presque personne (pour paraphraser Jean-Luc Godard).

Artiste : une exigence de l'impossible ? Corps et âme. Rendue sensible, visible dans ce qu'il crée, comme une écume.

Est-ce l'art qui fait l'artiste ?
Ou l'artiste qui fait l'art ?

L'échappée belle
echappe

Je ne sais pas si je suis ou ne suis pas une artiste, mais je n'arrive pas à être autre chose, non plus. Dans cette non-position, non-situation (cette non-posture, imposture), la réalité résiste en tout sens. Alors si la vie m'oblige à me rétrécir, j'essaie de vivre dans ce rétrécissement et d'en faire ce que je peux dans la plus grande joie possible (mon influence bouddhique.)

Je sens une contradiction constante : tendre vers les choses avant d'arriver à la limite de leur réalisation. Etre perpétuellement sur cette faille. Dans l'entre deux. Dans l'anti-chambre. J'ai toujours été ainsi. La volonté m'a rarement réussi. Le hasard parfois. Mais il me visite à ses heures pas aux miennes.

Est-ce qu'être artiste est une simple prétention destinée à compenser son manque à être dans la vie. L' excuse d'un creux. Une carte jocker. Que l'on se donnerait à soi même. Faire partie des hors la loi. Pour éviter le vide total ou le constat d'un échec.

Etre artiste c'est dire " Je ", contre vents et marées. C'est tenter d'exprimer sa nature au sens premier du terme. Son expressessement. Dans le meilleur et le pire. Tendre à être artiste impose de se plonger constamment dans sa subjectivité. De là l'insupportable. Tournicoter, constamment dans son être , dans son soi. Dans sa matière première, en essayant de la rendre objectivable. S'auto manger (c'est forcément indigeste) s'auto-jeter . Parfois on le fait dans la paix ou l'ivresse et parfois dans la guerre avec soi-même parce qu'on arrive pas à faire la guerre aux autres. Y a pas d'autres.

Nu nu

J'en suis là. Précisément.
J'essaie de mettre ma pensée dans la forme. Depuis des années, avec des avancées et des retours en arrière d'une étendue abyssale. De mettre ce que j'ai compris de la vie, de ma vie dans la forme : le désordre, le hasard, l'abandon, l'inconscient, l'impossible.

En sachant aujourd'hui que tenter d'aller droit au but, est (en ce qui me concerne) une impasse.
Mais que se mettre en état de vacance, de disponibilité m'angoisse.
Aucune loi, c'est la loi . On ne tient pas son destin en laisse. Il vous échappe.
Essayer de capter les forces ou se laisser traverser par elles et les convertir
Mettre un peu de désordre dans l'ordre. Et un peu d'ordre dans mon désordre.
Travailler.
Pour rien, pour soi.
Donc s'accorder un prix, tout en regrettant qu'il ne soit pas convertissable.
A work in progress. Chaque minute. Son propre laboratoire.

Une artiste d'opérette. voilà ce que je suis. Une artiste avec sa panoplie. Son atelier. Les vrais artistes ne se posent pas la question. Ils sont. Ils font. On leur dit. Ils le savent.

Je me suis toujours crue douée de mon non-don, de mon appétit à être , de mon ambition, de mon histoire personnelle qui me légitimait. Mais si je m'étais tout simplement trompée. Si je n'étais que ce que mon présent révèle de moi. Plus solitaire que je ne le souhaite. Beaucoup moins "réussie" que je ne l'espérais. Auteur d' images décalées et qui le restent, de projets mal achevés, imparfaits, dénués de sens commun mais pas suffisamment pour être intéressants.
Une artiste de broussailles comme j'ai été qualifiée d' intellectuelle de broussailles en son temps.

Si au lieu d'être incomprise, je l'étais parfaitement.

Je me souviens de ce film qui me fascinait quand j'étais étudiante " L'Assassin Musicien " de Benoît Jacquot qui laissait planer le doute sur la véritable personnalité de son héros. Musicien génial ou imposteur ? et si toutes ces questions autour de l'état d'artiste (en être ou pas , en avoir ou pas) renvoyait à ça.
Mais même le fait d'accepter ou de reconnaître : "je n'en suis pas, je n'ai pas de talent", ne résout rien. Et alors ? Qu'est ce que ça change. J'ai encore l'illusion de croire que j'y arriverais (dans 10, 20, 30, 40 ans, si Dieu me prête longue vie) mais surtout je n'ai rigoureusement aucune solution à mettre à la place. Je dis bien aucune. J'ai pensé, il y a trois ans, être mère de remplacement dans un village d'orphelins ou d'autres solutions aussi charitables et hautement recommandables mais je n'ai pas la détermination suffisante pour m'exécuter (terme pris sans doute ici dans son sens premier). Ou je suis beaucoup trop égoïste. Artiste ou nonne , voici l'alternative inconsciente que je me suis réservée. Car comme dit Chantal à propos des mythes : c'est ce qu'on craint qui se réalise. (Je m'imaginais également fermière dans un château fort quand j'étais petite, gambadant au milieu des truies en liberté pour mon plus grand bonheur).

Plume
plume

Moi, qui ai toujours condamné les gens qui vivaient d'illusions , je dois faire amende honorable ou déshonorante. Je suis une illusion ambulante. Je vis sur les planches pourries de mon rêve.

J'ai failli. Je faillis. Je faille. Je n'arrive pas être , ce que je souhaite être. J'ai mis les évènements en cause (incendie, cambriolage, mise en rade de l'ordinateur, maladie). Mais la maladie n'était que la mise en perspective de l'échec. J'en suis sûre. Mon impossibilité à advenir m'a d'abord surprise puis déçue, puis rongée.
Je ne suis pas seulement ce que font de moi les évènements, je suis les évènements ! Ce constat est nouveau. Même plus l'excuse d'être ignorée ou incomprise. Je ne suis pas incomprise, il n'y a rien à comprendre. Je ne suis pas ignorée, il n'y a rien de plus à découvrir. Je suis comme une grenouille qui se croit plus grosse que le bœuf. Alors que je me conduis comme quelqu'un (intérieurement) à qui la vie fait porter sa croix. Y a pas d'espace . Ma vie et moi, c'est tout un . Blanc bonnet et bonnet blanc. Où est-ce que j'ai été cherché cette sckise (je sais pas écrire) : Ma vie d'un côté et moi de l'autre. Désolé , nous vivons séparés. Ma vie et moi on ne s'entend pas. Elle ne veut pas ce que je veux. Vous comprenez c'est extrêmement gênant. Je veux réussir et elle met un malin plaisir à ce que je rate. La méchante. Et en plus elle y réussit , elle réussit à ce que je rate. J'ai honte d'elle mais on ne la change pas , c'est ma vie.
Moi, je suis très réussie. Très. Mais ma vie est ratée. Très. J'arrive pas à trouver de travail alimentaire, pas de mari et j'en passe. Et je suis en plus une artiste de 100éme zone. AAH le destin.

Mes rêves de grandeur : révéler l'invisible, donner à voir. Que chimère devienne réalité. Plus prétentieux, tu meurs.

Et le pire c'est que je n'arrive pas à lâcher mon rêve. J'y suis collée comme un enfant à son ballon. Give it up, abandonner ? J'en suis incapable. J'arrive là à la limite de mes compétences. Le célèbre théorème de Peter, modèle vivant. Je ne sais être ce que je suis . Je préfère encore, porter cette absurdité à bout de bras. Je choisis mon échec. Essayer d'être ce que je n'arrive pas à être : pas une artiste, une grande artiste. C'est encore quelque chose. Essayer d'être l'artiste que je ne suis pas. Mais en le sachant. C'est mieux que rien.
Toute ma vie, j'ai lutté pour ça. Du travail précaire pour rester libre de faire. Pas d'amour envahissant pour que mes rêves ne soient pas transformés…. (après j'ai changé d'idée, mais peanuts cacahouète).
J'ai bataillé et subi pour ce minuscule archipel d'être.
Et quelque soient les évènements, je reviens toujours à la case départ :
Je ne suis que moi. Mais la seule chose qui me dépasse un peu : c'est mon rêve finalement. Rêver de créer plus, de donner plus à travers ça , mes images, mes pensées, mes pensées dans mes images et tout ce qui m'échappe et leur échappe.
C'est finalement ma seule légitimité.

L'homme astral
homme

Si je suis, je serais.

Indécrottable…

C'est plus fort que moi

10 décembre 2001



P.S : J'ai jamais réussi à lire Don Quichotte mais je crois que c'est la même histoire.



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