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Comment donner une forme a ce qui n'en a pas. Un réseau infini de 0 & 1.
Jamais 2.
Un ordinateur, mon outil . Il est blanc, grisé. Mais pour moi il est noir. Une boîte noire.
Il renferme cette immensité impalpable, dépassante. Une boîte de Pandore, remplie de mauvais
génies, de bugs, d'incompréhension, d'incompréhensibilité. Des possibles, impossibles. Des
câbles torsadés, du vide. Sans parler de l'électricité que je capte comme une antenne,
que j'absorbe à grande lampée, sans savoir m'en décharger.
L'ordinateur m'a rendue paranoïaque, comme s'il m'avait choisie, moi, exclusivement pour déverser
son fiel, sa perversion. Il faut dire qu'il m'en a fait voir. (Mais peut-être pas plus qu'à d'autres).
Par des peines répétées (je veux dire des pannes) , incompréhensibles qui me firent perdre à plusieurs
reprises mon disque dur et tout le travail qui s'y trouvait. Je l'emportais chez le réparateur. Un
vrai déménagement qui me brisa le dos. Là- bas , il marchait. Mais à peine est-il rentré chez moi.
Qu'il se rescratchait à nouveau.
Ce cercle vicieux dura deux mois. Et brisa pour un temps élans et espoirs que j'avais mis en lui.
Sans parler d'un projet en vidéo interactive, un an plus tard, réalisé à l'extérieur, en Allemagne,
et qui non seulement fonctionnait, mais me valu un moment de reconnaissance quand je le présentais.
Je me croyais enfin sortie d'affaire, j'imaginais sottement avoir conjuré le mauvais œil informatique.
Terrassé le dragon. Il me rattrapa à nouveau, se déchaîna de plus belle. Montrant l'ampleur de sa
liberté négative et son indomptabilité sournoise.
De retour chez moi, les galères s'enchaînèrent à nouveau. Un fichier vidéo devint illisible pour
une raison inconnue. Je ne pus le récupérer, le recompresser que quelques mois plus tard
(je n'avais pas le matériel nécessaire). Mais ensuite l'ensemble du projet décida de fonctionner
exclusivement sur ma machine. Ce que je découvris après avoir inondé les institutions culturelles
de mon chef d'œuvre. Quelle idée se firent les conservateurs et responsables de galerie de
cette artiste dérangée qui sous une jolie jaquette , leur envoyait un fichier illisible avec
moult littérature. Je l'ignore. Tout juste dure-t-ils hausser les épaules en disant "Peanuts"
ou un mot du même genre. Tout ce que je rêverais de ne pas être.
Donc, une fois de plus j'atteins la limite de mes nerfs, une bordure fragile, qui une fois
franchie vous coûte très cher. Très , très cher. Deux ans après, je paie encore.
En effet miroir au combat de l'homme et du monstre , il y a celui d'une femme et d' un ordinateur
dans la solitude de son atelier. Tous deux résument une lutte illusoire, dont on devine l'issue
(à moins d'une protection divine). Mais même en évoquant ces images, je n'en comprends pas la
portée). La signification qui me permettrait de lâcher prise, d'aller voir ailleurs.
Le paradoxe comme me le faisait remarquer un étudiant d'Orléans après une intervention à
l'Ecole des Beaux Arts où j'avais présenté mon travail, c'est d'avoir décidé de créer,
(ou de ne pas avoir eu le choix de créer avec autre chose qu'avec un ordinateur).
En fait sa question fut plus directe. " Pourquoi créer avec des ordinateurs, si vous ne
les aimez pas ? " Je n'avais rien à lui répondre, rien à lui objecter. Sinon une obstination
contradictoire. Un défi qui agit dans ma propre nuit. Ce jeune homme était lui même affecté
d'un très fort bégaiement. Et pourtant il fut la seule personne à risquer une question,
à lancer le dialogue. Donc il devait bien savoir que l'on n'aspire à maîtriser que ce
qui vous échappe. Que le reste n'est que billevesée. Dépasser et souffrir.
Souffrir de ne pas pouvoir dépasser. Dépasser de ne pouvoir souffrir.
Mais au delà de ce vain combat (mais le propre d'un combat n'est-il pas d'être vain, puisque, y
compris le vainqueur en sort meurtri ?), mon rapport à l'ordinateur m'inspire d'autres réflexions .
Je parlais de miroir tout à l 'heure et j'ai souvent pensé que l'écran d' ordinateur auquel on
fais spatialement face nous renvoit directement à nous-même, à la vitesse des RAM de sa
mémoire 1
et de notre pensée conjuguée. Car outre le projet créé.
Il y a quelque chose de spéculaire dans cette histoire. Comme un reflet, tantôt valorisant
(je maîtrise la situation, pas de bug, le projet se construit ). Tantôt négatif. (Tout est perdu,
tout est bloqué, je suis perdue).
C'est sans doute pour cette raison que j'ai conçu le projet "Who are you"
2
qui renvoit à un
face à face entreune actrice clicable (un autre vous-même ou une sorte de mère mythique) qui
répond sans se lasser aux impulsions de celui qui se tient face à l'écran.
Entre l'écran et moi, (et beaucoup d'entre nous je crois), passe un flux énergétique et fascinatif.
(j'invente le mot à dessein). Même si l'individu est actif puisqu'il travaille ou cherche à créer.
Cette impression est accentuée par la position frontale, faciale, de l'écran. (Le mien d'ailleurs
se tient sur un pied comme une sorte de miroir primitif). Le rapport est fusionnel. A contrario,
je n'ai jamais ressenti cette impression face à une feuille de papier ou une toile que je
domine géographiquement (je travaille au sol ou penchée) et qui ne répond par aucune autre
interaction que ceux produits par ma décision (même si hasard et surprise sont au rendez-vous).
Autrement dit sur des matériaux qui font clairement partie du royaume des choses.
Ce qui n'est pas le cas de l'ordinateur. Objet hybride, pensant de ma pensée et de l'intelligence
des autres. Objet autonome. Objet frontière. Objet border-liner.
Pas plus que je ne connu la même anxiété en travaillant accompagnée ou entourée d'autres personnes, dans une salle informatique. Comme si le reflet une fois partagé, l'énergie divisée, le face à face (sans doute névrotique) rompu, tout restait dans l'ordre des choses ou y rentrait.
Quant aux messages d'alerte que dispense l'ordinateur : voir une bombe s'inscrire sur l'écran, un bruit intempestif, ou l'écran se mettre en rideau, il est vécu dans la solitude du travail comme une attaque personnelle. Une remise en cause. Car puisque la machine a le pouvoir, puisqu'elle me tient en sa dépendance, sous sa coupe . Elle a raison . Même si elle a tort bien évidemment. Elle a sa raison. Elle a ses raisons. Donc j'ai tort. Et cette remise en cause de mon ego m'a souvent été bêtement insupportable. Comme une mise en échec personnelle, blessante. Une résistance.
Finalement, tantôt l'ordinateur nous renvoie à nous même , et tantôt il renvoie à l'autre, enfin
à l'altérité. Tantôt il est miroir et tantôt il est volonté opposée à la mienne. Dans sa même
qualité d'objet inconscient et dans le même mouvement, il est nous même/ lui même (miroir) et
il nous repousse.
De là sans doute, la complexité des rapports qu'il suscite chez moi. Du fait de cette intersection.
Il m'oblige à passer par ses mécanismes, ses protocoles quand intuitivement j'aurais des moyens
beaucoup plus évidents de réaliser les mêmes actions. Mais non, rien à faire.
Il 3 vous fait passer
par ses fourches codines. Son propre cheminement et si vous avez un esprit un tant soit peu rebelle,
si vous aimez faire les choses à votre manière. Là , il n'y en a plus qu'une. La sienne.
Alors prochaine étape, ni se soumettre, ni se révolter, composer. J'y travaille.
Si je peux et s'il veux.
Noëlle Gauthier-Schwaigli